Un article récent paru dans
l'édition du Monde du 03.10.07, intitulé
« La tendance écolo touche aussi la
santé », tendrait à faire rimer
« écolo » avec
« rigolo ».
Le docteur Jean-Michel Morel, chargé de
cours au Diplôme Universitaire de Phytothérapie et
d'Aromathérapie à la Faculté de
Médecine et Pharmacie de
Besançon,
Président de la
Société Franc-Comtoise de Phytothérapie et
d’Aromathérapie,
Réagit.
Pour ce spécialiste reconnu, « la tendance
écolo touche enfin la
santé ».
Dr Jean-Michel Morel : Le contenu
de l’article nous interpelle,
d’autant plus qu’il émane de
la respectable revue Prescrire, indépendante de
l’industrie pharmaceutique. Et même s’il emprunte
toujours les mêmes poncifs : « les plantes
sont soit inefficaces, soit dangereuses », la
qualité de l’interlocuteur mérite une
réponse
développée.
Tout d’abord, de quel usage est-il
question? Tout médicament utilisé en
automédication peut s’avérer dangereux. Le
diagnostic et la prescription sont l’apanage des
professionnels de la santé. Si certaines plantes
s’avèrent de maniement délicat, elles doivent
rester entre les mains des médecins. C’est
précisément le cas en France du
millepertuis, alternative à la prise d'un
antidépresseur dans les « dépressions
légères à
modérées », qui ne présente
comme le dit cet article, que des interactions
médicamenteuses et quasiment pas d’effets
indésirables.
C’est remarquable, citez-moi d’autres
médicaments ayant les mêmes qualités !
C’est pourtant presque une règle en
phytothérapie, qui tient au fait qu’il n’existe
pas qu’un principe actif dans les plantes médicinales.
Mais elles doivent rester maîtrisées par les
professionnels.
La canneberge (ou cranberry)
est un exemple de plante sécurisante. On ne décrit
que des risques de précipitation de calculs rénaux
d’oxalates, liés à l’acidité de ce
fruit. Quant aux interactions médicamenteuses, elles sont
moindres que celles d'un verre de jus de pamplemousse, qui peut
augmenter considérablement les concentrations plasmatiques
de certains médicaments (c’est le champion dans ce
domaine). Lui n’a pas été interdit, et son
étiquetage n’a pas été
modifié.
La canneberge n’est pas un traitement de
crise, elle prévient les récidives d’infection
urinaire à colibacilles. Les pricipes actifs sont connus, ce
sont des tanins (proanthocyanidines) qui empêchent
l’adhésion des germes sur la paroi de la vessie. Leur
dosage a été validé par l’AFSSA (36 mg
par jour). Les propriétés d’absorption et de
protection de ces tanins sont connus des phytothérapeutes,
qui utilisent dans les mêmes indications d’autres baies
de la même famille botanique et aux principes actifs
similaires (myrtilles, airelles).
Certaines femmes connaissent un drame avec leurs
cystites à répétition, et il est dommage de
jeter le discrédit sur une telle possibilité de prise
en charge, à laquelle il convient d’adjoindre des
probiotiques afin de corriger l’équilibre de la flore
intestinale.
Même lorsque des études concernant
les plantes sont méthodologiquement bien menées,
elles peuvent ne pas être exemptes de critiques. Dans le cas
de l’échinacée, certains tests non
concluants ont été réalisés avec des
produits galéniques écartés par les
phytothérapeutes car insuffisamment concentrés en
principes actifs importants (alkylamides et
polysaccharides).
L’enseignement moderne de la
phytothérapie repose en effet sur le choix de la forme
galénique aquéquate, sur la dénomination
botanique correcte de la plante et de l’organe
utilisé, la dose nécessaire à
l’activité pharmacologique et la
sécurité d’emploi.
Mais les médecins ne sont pas
formés à la pratique de la phytothérapie. Nous
devrions tous bénéficier au cours de nos
études d’un socle de connaissances sur les substances
thérapeutiques naturelles, savoir ce qu’est un
polysaccharide, un alcaloïde, un
polyphénol, connaître les
propriétés des tanins, des
mucilages, des flavonoïdes, des
saponosides, des Huiles Essentielles
…
Les bases de la Pharmacognosie
(anciennement appelée « Matière
Médicale », faut-il le rappeler) sont en
effet indispensables à la connaissance critique du
médicament.
Bien qu’à la source de toute la
pharmacologie moderne, elles ne sont pas abordées dans nos
études médicales, la méconnaissance
étant alors, on le voit encore ici, source
d’incompréhension et de rejet.
Pour nous, la notion de
« répondeur » est très
importante. On n’utilise pas indistinctement les mêmes
végétaux pour des affections identiques, surtout dans
les troubles fonctionnelstellement répandus, dans
lesquels la maladie importe moins que le
malade.
Le phytothérapeute prend ainsi en compte,
pour choisir le remède, certaines caractéristiques
individuelles liées au terrain, à la
personnalité et à la physiologie de son
patient.
Par exemple, dans les insomnies,
l’aubépine est utilisée
lorsqu’existe un hyperfonctionnement sympathique,
l’eschscholtzia
un délai
d’endormissement trop long, le lotier au contraire
des réveils nocturnes, la passiflore un état
d’ agitation
psycho-motrice contrariant le sommeil,
etc.
Dans ces cas, de faibles doses pourront suffire
à produire un effet. Le choix des principes actifs est fait
de la même manière qu’en pharmacologie
classique, en évaluant leur rapport
bénéfice/risque.
Observons que l'OMS elle-même encourage les
pays à fournir des approches et des remèdes
traditionnels sûrs et efficaces au sein de leurs
systèmes de santé publics et
privés(l’OMS n’exclut pas
les pays industrialisés).
Les médecines
traditionnelles sont très largement
répandues sur la planète, et souvent pertinentes.
Dans les pays en voie de développement, elles sont
adaptées aux pathologies locales, tout aussi respectables
que les nôtres. Les pays industrialisés sont
suspectés soit de condescendance
post-colonialiste face à leurs traditions médicales, soit de
pillage de leurs ressources naturelles, ce qui est
contradictoire.
Les grandes firmes pharmaceutiques ne s’y
trompent pas. Elles vont y chercher la source de certains de nos
médicaments ! C’est paradoxal. Auraient-elles
intérêt à maintenir les principes actifs du
domaine public dans un statut de médications
désuettes et obsolètes ?
On entend souvent dire que les plantes
n’ont pas fait la preuve de leur
efficacité.
Or les méthodes d’investigation
appliquées à des médicaments chimiques
monomoléculaires inconnus en biologie ne peuvent pas
s’appliquer de manière identique à des extraits
de plantes, qui bénéficient d’une grande
antériorité d’utilisation. Ceci ne les dispense
pas de faire la preuve de leur intérêt, mais avec des
modèles d’évaluation qui leur sont
adaptés.
D’une part, ces méthodes sont
définies par l’industrie elle-même et leurs
exigences sont telles que les petits budgets ne peuvent pas
suivre.
Je suis persuadé que c’est le
rôle de la collectivité publique que de
travailler sur ce qui est du domaine public. Sinon, qui le
réalise ? Les enjeux sont politiques de toute
évidence.
En phytothérapie, nous n’avons pas
de lobby susceptible de financer des recherches onéreuses.
Pourtant nos dossiers recèlent des trésors
d’observations malheureusement
inexploitées.
En outre, les indications ne sont pas identiques.
Dans le système de soins de nos pays
développés, le territoire naturel de la plante
médicinale représente pourtant environ 80 % de la
pathologie rencontrée en médecine de
ville.
Pourquoi ce chiffre ? Parce qu’il
représente la part estimée des pathologies
fonctionnelles en consultation de médecine
générale. Nous pouvons entrevoir les
répercussions en matière de
coût.
Le moment est historique pour les systèmes
de soins des pays industrialisés, confrontés à
une inflation galopante de leurs dépenses de
santé.
Les pouvoirs publics réfléchissent
légitimement à une régulation socialement
juste et à un meilleur emploi des ressources de
l’assurance-maladie.
À cet effet, le Haut Conseil pour
l’Avenir de l’Assurance Maladie avait adopté le
22 janvier 2004 un « diagnostic
partagé », écartant de recourir à
un endettement massif ou de s'en remettre exclusivement à
une baisse des remboursements (ce qui conduirait à remettre
en cause les principes de solidarité et
d'égalité). Le Haut Conseil estimait
« qu'il faut faire porter des efforts résolus sur
la maîtrise des dépenses injustifiées
et l'optimisation de l'offre de
soins ».
La surconsommation médicamenteuse
est en effet un fléau des temps modernes, encouragée
par la marchandisation de la santé et le recours au
marketing de la part des firmes pharmaceutiques dans ce domaine
sensible, très peu
maîtrisé.
La seule solution qui s’impose passe par la
prévention, par un usage raisonné des ressources
médicamenteuses, par une formation initiale et continue des
médecins intégrant d’autres concepts que le
« tout-chimique » imposé par
l'industrie pharmaceutique, par l’usage de
soins plus écologiques dans la thérapeutique des
maladies courantes.
La promotion des médicaments
génériques apporte déjà une solution
intéressante pour limiter les dépenses en
médecine de ville et retrouver une saine concurrence
après les 10 années de monopole octroyées aux
molécules nouvelles. Mais elle ne limite pas la
surconsommation ni l’habitude de
prescription.
Dans cette optique, comme thérapeutique de
première intention, les plantes médicinales
représentent une excellente solution alternative. Ce sont
nos « génériques
historiques ».
La désaffection apparente que leur porte
l’industrie pharmaceutique ne s’explique ni par un
manque d’intérêt scientifique car la recherche
fondamentale est très développée, ni par des
risques car la sécurité d’emploi est
avérée dans la grande majorité des cas,
lorsqu’elles sont employées par des professionnels de
la santé formés à leur usage. Elle est tout
simplement liée à l’impossibilité de
déposer des brevets, donc de générer des
revenus suffisants.
Les responsables des finances de la Nation et
ceux de la Santé publique doivent bien prendre en compte
cette réalité et favoriser une alternative au
médicament breveté.
La solution d’avenir la plus fiable et la
plus pérenne est de maintenir un réservoir de
matières premières végétales de
qualité, basées sur la Pharmacopée,
susceptibles d’être utilisées en formulation
magistrale par les médecins généralistes.
C’est une solution élégante,
personnalisée, source de bénéfices
économiques et environnementaux, et de ce
fait, d’une grande modernité.
En
effet, la notion de
« coût environnemental »
n’a pas encore pénétré le monde de la
pharmacologie. Les plantes médicinales étant
prélevées dans l’environnement et y retournant,
ce coût est nul. Il n’en est pas de même pour la
plupart des médicaments actuels, car l’industrie
pharmaceutique est bel et bien une industrie
chimique.
Autre paradoxe, c’est
justement à l’heure où la
Sécurité Sociale cherche à promouvoir les
génériques, où les médecins sont
encouragés à ne pas prescrire trop
d’antibiotiques, de psychotropes et d’autres
médicaments modernes suremployés, qu’a
été prise la décision toute récente de
dérembourser la préparation magistrale de
phytothérapie, donc d’en limiter l’accès
aux faibles revenus, et de la marginaliser ou de la cantonner dans
l’automédication avec les dangers que l’on peut
observer. Nul ne peut douter de son
intérêt dans notre système de soins, pour peu
qu’il connaisse les ressources de la
Pharmacopée végétale. Et les patients qui
recourrent à la
phytothérapie sont souvent exemplaires dans leur
comportement citoyen, mais se sentent peu
récompensés.
De nombreux freins sont mis au
développement de méthodes "pharm-écologiques". Il flotte autour d’elles un parfum
suranné, alors qu’elles sont particulièrement innovantes,
utilisant interactions et synergies, valorisant
écosystèmes et
écophysiologie. La France est historiquement très avancée dans
ce domaine, et riche de compétences mal
exploitées.
La prise de conscience
écologique occupe le devant de la scène
médiatique et s’est imposée dans la campagne
présidentielle française comme un défi majeur
pour le futur.
La notion de développement durable doit
aussi être appliquée à la médecine et
assurer l’équilibre pour les générations
futures.
Un grave problème commence à se
profiler : l’accumulation dans l’environnement
de substances médicamenteuses d’origine chimique,
potentiellement toxiques.
Certains indices doivent nous interpeller :
dans les estuaires des grands fleuves, la reproduction
d’espèces de poissons est altérée. Les
substances médicamenteuses à activité
hormonale rejetées par la population seraient en cause, les
stations d’épuration ne sachant pas les
éliminer.
Les rejets d’antibiotiques commencent
à poser des problèmes dans des lieux où
l’équilibre microbiologique est fragile (fosses
septiques, compostage).
On peut estimer la consommation
française annuelle à environ 2000 tonnes
d’antibiotiques (usage humain et vétérinaire,
le plus important).
Extrapolons ce chiffre à tout le
bassin versant de fleuves européens comme le
Rhône!
Plusieurs milliers de tonnes d’effluents
médicamenteux sont ainsi déversés dans
l’environnement, sans d’ailleurs que l’industrie
n’ait obligation de leur recyclage, comme c’est le cas
par exemple pour les substances dangereuses ou radioactives.
Certains médicaments sont éminemment toxiques, en
tout cas leur impact sur l’environnement n’est jamais
nul.
Une ou deux
générations nous séparent de la naissance de
l’ère véritablement industrielle du
médicament. Dans 20 ans, dans 50 ans, qu’en
sera-t-il ? D’autres alternatives
intelligentes et novatrices sont nécessaires. Etalées
sur une génération, elles donneront de bons
résultats et pourront entraîner un cycle
vertueux.Certains praticiens ont
déjà intégré cette
« médecine raisonnée » et sont
le prototype des médecins de demain : ils ne refusent
pas les progrès de la pharmacologie moderne, mais
s’efforcent d’adapter, sans excès, la médication à sa
véritable
indication. Mais une volonté
politique est indispensable pour tester des solutions. Je
formule donc deux propositions :
1) Repérer une ou des
régions-pilotes, où un enseignement de
phytothérapie est dispensé en Faculté aux
professionnels de la
santé.Définir des
expérimentations sur thèmes (de coût,
d’efficacité, de sécurité
d’emploi): par exemple alternatives à
l’antibiothérapie chez les enfants, alternatives aux
psychotropes chez les adultes, pour n’en citer que deux parmi
bien d’autres pour lesquelles existent des solutions dignes
d’intérêt. C’est sans aucun doute possible
dans le cadre d’une plus grande autonomie des Caisses
d’Assurance-Maladie. Avec un pilotage institutionnel, un
contrôle par les professionnels et l’université,
voici défini un véritable
« laboratoire pour le
futur ».
2) Réintégrer
progressivement l’enseignement en Faculté de Médecine
de la pharmacopée naturelle. C’est un
élément fondamental pour une connaissance impartiale
des médicaments et pour une limitation ultérieure des
dépenses en médecine de
ville.
C’est le moment, ayons
une vision prospective,
sans nous épuiser entre
professionnels dans des querelles stériles, car la
médecine et la pharmacie ont grand besoin d’une
évolution épistémologique utile pour
l’avenir de notre pays et celui de la
planète.
Docteur Jean-Michel
MOREL97 rue Battant - 25000
BESANCONtél 03 81 25 03 25
fax 03 81 25 03 26email jeanmimorel@wanadoo.fr
Médecin
Généraliste
Chargé de cours
au Diplôme Universitaire de Phytothérapie et
d'Aromathérapie à la Faculté de
Médecine et Pharmacie de
BesançonPrésident de la
Société Franc-Comtoise de Phytothérapie et
d’Aromathérapie
Néologisme inventé
par le professeur Jean-Marie Pelt